L’évolution de l’écriture durassienne, une écriture en errance (3)

Comparaison de deux descriptions d’un même épisode

Il est intéressant de comparer deux descriptions d’un même épisode qui illustrent une évolution évidente de l’écriture de M. Duras. Il s’agit ici d’analyser la scène de la vente de l’enfant par la mendiante dans le Barrage et Le Vice-Consul. Effectivement, dans Le Vice-Consul, on trouve une scène qu’il y avait déjà dans Un barrage contre le Pacifique : une dame blanche accueille une mendiante et son enfant.

Dans le Barrage, il est question d’une femme au pied malade, en charge d’un bébé que les vers ont déjà envahi (voir annexe, extrait n°1). Le Vice-Consul présente cette scène dans une autre perspective : on ne précise pas la situation de l’enfant et le lecteur reste dans l’obscurité, l’ignorance (voir annexe, extrait n°2).

Il s’agit bien de la même scène mais sous un autre angle. Dans le Barrage, nous avons une narratrice qui présente le récit d’un point de vue omniscient, assumant une parole pleine, sans des descriptions lacunaires. Mais, dans Le Vice-Consul, nous avons affaire à une narration secondaire : le récit fictif de Peter Morgan est encadré dans le récit du vice-consul. On gomme certains détails dans la description, avec le désir, peut-être, d’une certaine distanciation de M. Duras de cet élément marquant de son enfance. Avec Le Vice-Consul, elle charge Peter Morgan de raconter cette histoire, toujours dans sa totalité mais avec toutefois une forme de distanciation, comme pour essayer d’oublier ce souvenir.

Par la suite, le lecteur du Vice-Consul reste assez perplexe : Peter Morgan affirme qu’Anne-Marie Stretter a assisté à une vente d’enfant dont il a fait un épisode de la vie de la mendiante. C’est donc Stretter qui a raconté cette histoire à Peter Morgan. Or, Suzanne et sa mère ont été aussi témoins de cette scène, dans le Barrage. Le Vice-Consul remet en doute le véritable narrateur : nous ne savons pas si c’est Suzanne ou Anne-Marie Stretter qui a vécu cet épisode de la vente. L’épisode subit une double narration.

Le contexte n’est pas identique dans les deux descriptions : dans le Barrage, la mendiante arrive à la concession de la mère après une longue errance, mais dans Le Vice-Consul, elle s’est installée sur un marché et attend que quelqu’un prenne l’enfant.

On assiste également à un « étirement » du temps dans Le Vice-Consul, ce qui donne une impression de lenteur. La dame n’accepte pas de prendre l’enfant tout de suite et au lieu de résumer par « La dame hésite longuement », Peter Morgan écrit « La dame est devant le portail. Elle l’ouvre, garde la main sur la poignée, se retourne, regarde sa propre enfant, longuement, pèse le pour et le contre, regarde seulement le regard de son enfant. Et cède. »[1]. Peter Morgan va raconter cet épisode en onze pages, par des phrases très brèves, saccadées et des répétitions : « Non, pas de crainte. […] Aucune crainte à avoir : l’enfant blanche de la dame veut, Dieu veut. Donnée. Et prise. C’est fait »[2]. Quant au Barrage, il résume cet épisode en seulement deux pages, avec des descriptions plus étoffées et des phrases enchâssées.

Conclusion

En guise de conclusion, nous pouvons constater que l’œuvre durassienne suit une évolution progressive, avec diverses étapes-clés. Avec ses premiers romans, M. Duras se révèle aux yeux de tous comme une héritière d’E. Hemingway en étant seulement attentive à la fonction narrative. Avec Le Marin de Gibraltar, elle nous avertit discrètement qu’elle change son optique. Ensuite, Moderato Cantabile souligne une véritable rupture pour laisser place à une véritable expérimentation de l’écriture qui commence à esquisser un tissu romanesque déchiré, avec des mouvements ondulatoires par une écriture tout à fait nouvelle, minimaliste mais sémantiquement riche. L’œuvre durassienne illustre parfaitement la transition du roman réaliste au roman postmoderne, avec « son penchant pour l’ambiguïté, la polyphonie et le dépassement des genres »[3]. C’est une « œuvre qui traduit d’une manière admirable les courants les plus importants de son époque, sans y paraître soumise »[4].

Bibliographie

Ouvrages

Ahlstedt Eva, Le « Cycle du Barrage » dans l’œuvre de Marguerite Duras, Göteborg, Acta Universitatis Gothoburgensis, 2003.
Bouthors-Paillart Catherine, Duras la métisse. Métissage fantasmatique et linguistique dans l’œuvre de Marguerite Duras, Genève, Droz, 2002.
Cousseau Anne, Poétique de l’enfance chez Marguerite Duras, Genève, Droz, 1999 (Histoire des idées et critique littéraire).
Écrire dit-elle. Imaginaires de Marguerite Duras, textes réunis par Danielle Bajomée et Ralph Heyndels, éditions de l’Université de Bruxelles, 1985.
Duras Marguerite, L’Amant, Paris, Les Éditions de Minuit, 1984.
Duras Marguerite, Le ravissement de Lol V. Stein, Paris, Gallimard, 1964 (Folio).
Duras Marguerite, Le Vice-Consul, Paris, Gallimard, 1966 (L’Imaginaire).
Duras Marguerite, Un barrage contre le Pacifique, Paris, Gallimard, 1950 (Folio).
Pagès-Pindon Joëlle, Marguerite Duras, l’écriture illimitée, éd. Ellipses, Paris, 2012.
Tison-Braun Micheline, Marguerite Duras, collection Monographique Rodopi en Littérature Française Contemporaine, sous la direction de Michaël Bishop, Amsterdam, 1985.

Articles

Alazet Bernard, « La réécriture chez Marguerite Duras entre épuisement et relance », dans Marguerite Duras, Écriture, écritures, tome 2, textes réunis et présentés par Myriem El Maïzi e.a., Caen, Lettres modernes Minard, 2007.
Armel Aliette, « Hors limites », dans Le Magazine Littéraire, 513, novembre 2011.
Entretien avec Dionys Mascolo, dossier Marguerite Duras, dans Le Magazine Littéraire, 278, juin 1990.
Lepape Pierre, « Le ravissement de Marguerite Duras », dans Libération, 7 avril 1964, dans Dossier de presse, Le Ravissement de Lol V. Stein et Le Vice-Consul de Marguerite Duras, 1964-1966, textes réunis et présentés par Sophie Bogaert, éd. Imec-10/18, 2006.
Philippe Gilles, « Le Bleu et le Noir », dans Le Magazine Littéraire, 513, Novembre 2011.
Rochu Gilbert, « Marguerite Duras romancière et cinéaste », dans Libération, 9 février 1977.
Tnani Najet, « L’amant ou le paradoxe autobiographique », dans Les cahiers de Tunisie, XLVI, 164, 2e trimestre 1993.
[1] Duras Marguerite, Le Vice-Consul, Paris, Gallimard, 1966 (L’Imaginaire), p. 55.
[2] Ibid., p. 57.
[3] Ahlstedt Eva, Le « Cycle du Barrage » dans l’œuvre de Marguerite Duras, Göteborg, Acta Universitatis Gothoburgensis, 2003, p. 195.
[4] Ibid., p. 195.

L’évolution de l’écriture durassienne, une écriture en errance (1)
L’évolution de l’écriture durassienne, une écriture en errance (2)
L’évolution de l’écriture durassienne, une écriture en errance (3)

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