Analyse du poème « Aube » dans le recueil Illuminations de Rimbaud

Le poème Aube fait partie du recueil de poèmes en prose intitulé Illuminations, dont les poèmes inaugurent une vision inédite de l’univers concret. Il y a une volonté de recréer l’homme et le monde. On retrouve des poèmes discordants mais aussi harmonieux, comme celui que j’ai choisi. On peut inscrire Aube dans la catégories des féeries de ce recueil, car le poète y décrit des instants de bonheur rare et fragile inscrits dans la Nature, un espace accueillant, docile et gracieux.

Pour moi, le poème Aube est fort lié au titre du recueil, Illuminations. Le terme illumination a un sens concret et un sens figuré. D’abord, il renvoie au fait d’éclairer, tout simplement. Mais il renvoie aussi au domaine religieux (révélation de Dieu à un individu et la lumière qu’Il répand dans l’âme d’une personne) ainsi qu’à l’idée d’une inspiration soudaine.

L’aube peut avoir un sens temporel (elle représente le commencement de la journée) mais aussi un sens plus large : le début de la vie. Le mot aube vient du mot latin alba (blanche), ce qui rappelle l’innocence, la pureté et l’enfance.

Ce poème « Aube » est un poème en prose, ouvert et fermé par deux octosyllabes. Le narrateur marche dans un bois au lever du soleil, éveillant la nature après la nuit et pourchassant l’aube.

On retrouve une certaine évolution :

  1. D’abord, le silence, la tranquilité ( > route du bois)
  2. Puis, l’éveil du jour et des animaux par le poète ( > déesse)
  3. Ensuite, la course après le jour ( > chassais)
  4. Enfin, le poète attrape le jour mais se réveille.

Quête amoureuse : Souvent, on aurait tendance à considérer ce poème comme le récit d’une expérience amoureuse (vers « j’ai embrassé », « je l’ai entourée » et « j’ai senti un peu son immense corps »). Mais, pourquoi ne pas y voir le récit d’une expérience simple : le plaisir du contemplateur de l’aube, qui fait partie de cet éveil et le ressent comme une plénitude d’un bref instant.

Quête du poète à atteindre un idéal inaccessible (l’Absolu) : Ainsi, on pourrait faire le lien avec la quête du poète à atteindre un idéal inaccessible (l’Absolu).

Si l’on reprend le thème de l’errance : on peut voir l’errance du poète qui se promène dans la nature et qui arrive à saisir brièvement l’aube, puis elle s’échappe et il se met à la pourchasser. Mais, au bout de sa quête, il n’arrive pas à saisir l’insaisissable. C’est donc une quête infinie d’un idéal inaccessible. Rimbaud est à la recherche d’un idéal qui n’existe pas. Il est victime de la rigueur de ses goût, de l’exigence de son désir de perfection. Ce désir de perfection du poète serait dévoilé par la Nature.

Ce désir de perfection veut soit renvoyer à l’Absolu (idéal inacessible) soit à une créature merveilleuse, une déesse qui va naître de l’eau du wasserfall (comme Vénus qui sort de son coquillage). Ceci peut rejoindre le thème de la quête amoureuse, mais cette fois-ci d’une femme inatteignable. On a quelques illustrations de cette créature parfaite par la Nature :

  • L’aube, bien sûr. Vers Je reconnus la déesse : la déesse désigne l’aube. Cette personnification de l’Aube sous la forme d’une déesse, d’une Muse, est très fréquente dans la littérature (Chateaubriand), depuis l’Antiquité.
  •  Vers Je ris au wasserfall [allemand : cascade] blond : cascade blonde car elle reflète la lumière de l’aube mais ceci nous rappelle aussi la chevelure blonde de Vénus.

Tout dans ce récit rappelle l’univers des rêves ou les contes de fées, où le registre joue avec le merveilleux : la nature est personnifiée, le narrateur semble être doté de pouvoirs magiques comme dans les rêves (il fait lever le jour, il réveille la nature, il dévoile l’aube etc.) La nature redevient joyeuse au seul passage du promeneur qui ranime les énergies.

Chaque matin est ainsi une renaissance. Les vers « les ailes se levèrent » et « une fleur me dit son nom » nous rappellent Baudelaire dans les Fleurs du Mal, qui comprend la nature, le « langage des fleurs et des choses muettes ». Dans Aube, le narrateur redonne vie à la nature par la seule magie de son itinéraire allègre, dans une sorte de rire communicatif.

On retrouve le champ lexical de la richesse ou de la magnificence qui évoque aussi l’univers des contes, avec des mots comme pierreries, argentée (joaillerie), les quais de marbre, les clochers, les dômes, le front des palais qui dressent le décor d’une cité merveilleuse.

Enfin, nous avons les indications de lieu qui dépassent le cadre d’une description réaliste. L’action semble se dérouler simultanément à la ville et à la campagne.

Mais, ce poème n’est pas seulement le compte rendu d’un rêve : ceci est aussi le récit de la capture de l’aube (première lumière du jour), qui reflète un réveil, donc le contraire d’un rêve. Il s’agit de réveiller la lumière, la dévoiler, la dénoncer et la chasser.

En effet, on retrouve presque le champ lexical de la chasse : « je la chassais », « elle fuyait parmi les clochers », « courant comme un mendiant » et de la dénonciation : « une fleur qui me dit son nom », « je levai un à un les voiles », « je l’ai dénoncée au coq [le premier qui chante et annonce le lever du jour] ». Le premier vers « J’ai embrassé l’aube d’été » est comme un cri de victoire du narrateur.

  • Vers « près d’un bois de lauriers » : certains commentateurs évoquent souvent le récit mythologique de la nymphe Daphné poursuivie par Apollon. Au moment où celui-ci allait l’atteindre, la nymphe obtint des dieux la permission d’être transformée en laurier, symbole qui renvoie à Apollon (couronne de laurier des poètes dans l’Antiquité). Rimbaud s’identifierait à Apollon.

Vocabulaire de l’ascension, de la verticalité : la cime des arbres, les clochers, les dômes, le wasserfall et les sapins puis chute avec :

  • Le vers « L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois ». L’enfant se retrouve au bas de la forêt et ceci est en contraste avec le dernier vers, qui illustre le triomphe du soleil au zénith (point culminant de la journée)
  • Dernier vers « Au réveil, il était midi » arrive comme une chute, un échec. Réveil à la réalité. Pourquoi midi ? Nous avons une féerie qui évoque l’aube sous la forme d’un combat entre le jour et le nuit, qui s’achève quand le soleil vainqueur est à son Zénith.

Cette chute appelle la relecture parce qu’on se rend compte qu’il s’agit d’un récit onirique. Quand on relit le poème, on se rend compte que l’agitation du récit correspond à l’agitation du rêve qui va réveiller le dormeur. À la fin, nous n’avons plus le je poétique qui appartient à l’univers onirique mais nous avons le je de l’enfant qui appartient à la réalité.

Si l’on considère qu’il ne s’agit que d’un simple récit d’un rêve d’un enfant : l’enfant incarnerait la figure du poète, qui veut saisir la lumière de l’aube et peut-être qu’on nous raconte le passage de l’enfance à l’âge adulte, avec une déception (la chute, désillusion).

L’aube rimbaldienne qui promettait un grand jour s’éteint brutalement dans l’éblouissement d’un midi aveuglant.

Conclusion

Le poème Aube est une illumination parce qu’il s’agit d’un récit d’un éclairement :

  • L’éclairement du monde par ce je poétique qui serait comme un dieu
  • L’éclairement du je qui se réveille à la réalité
  • Peut-être, l’éclairement du lecteur qui comprend que le récit raconté n’était qu’un rêve…

On a un éclairement car il s’agit d’une expérience esthétique et poétique d’un monde vu sur le mode onirique, mêlant les niveaux d’existence, un monde d’hallucinations lumineuses.

Ici, Rimbaud reprend le désir de Baudelaire d’étendre les pouvoirs de la poésie à l’exploration de l’inconnu. Comme Baudelaire, Rimbaud rêve d’une langue poétique nouvelle. Il bouleverse le genre de la poésie en se faisant voyant et en libérant le langage de la contrainte du sens précis. Le mot aube évoque sous la forme d’un rêve cette quête d’absolu dans laquelle le poète se lance avec acharnement mais qui se conclut par une désillusion. Cette aube d’été serait la poésie nouvelle qui permettrait d’exprimer l’indicible (objectif de Rimbaud). Si le poème s’achève sur une chute, un échec, au moins Rimbaud pourrait affirmer qu’il est allé plus loin que les autres dans son entreprise. Il finira par renoncer à la quête (midi est la métaphore de l’âge adulte).

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